Faiçal Le Presque Direct

Transfer ! de Jan Klata

par le 07.nov, 2009, dans la catégorie Culture

Sortie du 6 Novembre 2009

Cette Sortie à la maison des arts et de la culture à Créteil nous réserve toujours de très belle surprise cette mise en scène et particulièrement émouvante.

je publie un petite article couvrant cette évènement.

Venez nous faire partagez vos commentaire concernant cette oeuvre.

Les « Vents d’Est » apportés par le Théâtre du Nord continuent de souffler un air salutaire. Après le déjanté « Korčula » du Hongrois Béla Pinter, « Transfer ! », un spectacle polonais de Jan Klata, vient à son tour confirmer, s’il en est encore besoin, l’extraordinaire vitalité des théâtres d’Europe de l’Est, où histoire politique, intimité, témoignage et décalage nourrissent notre perception d’un passé commun et d’une identité en mouvement. Ce vent-là pique les yeux, il secoue, il provoque.


Malgré ce prologue assuré, il me semble encore difficile de parler de Transfer ! tant ce spectacle m’a touchée, m’a remuée profondément. La rencontre avec l’équipe qui a eu lieu à la fin du spectacle a encore conforté ce sentiment, partagé de façon unanime par toute la salle. Transfer ! nous parle de la Seconde Guerre mondiale, en se plaçant dans un double point de vue : celui des Allemands et celui des Polonais. Entreprise risquée s’il en est, tant ces deux peuples sont au cœur du conflit, tant la domination de l’un sur l’autre a été médiatisée, tant les conséquences de cette guerre monstrueuse sont encore palpables, notamment en Pologne.

Le risque est au cœur du spectacle : celui de remettre en question la dualité victime-bourreau. Celui, surtout, qui est pris sur la scène par ces vieux messieurs, ces vieilles dames qui étaient enfants, adolescents, soldats au moment des conflits et de l’annexion de la Pologne à l’URSS, témoins vivants des populations « transférées », pour ne pas dire pire, auxquelles on a arraché leur patrie, leur passé. Chacun leur tour, dans leurs vêtements de tous les jours, ils avancent en front de scène, déversent droit dans nos yeux leurs souvenirs. Ils ne jouent pas, jamais. Leurs présences alternatives, leurs fragments d’histoires entrechoquées provoquent un tremblement irrépressible, un amour inconditionnel. C’est passionnant, c’est beau, c’est terrifiant. Leur simplicité vient du fond des âges, ils ont dû traverser des siècles de misère pour réussir à parler.

Ces réelles présences ne sont pas des acteurs, et c’est ce qui les rend si lumineux. Les corps, les visages, le grain de la voix sont là, uniques, fragiles, ils sont importants. Rien dans la scénographie, aucune affectation de jeu n’altère cette parole, tout s’organise de manière feutrée, discrète, respectueuse. Sans voyeurisme, sans pitié. Les êtres sont véritablement trop essentiels, la vie vibre trop pour souffrir la caricature.

Elle plane au-dessus d’eux, la caricature, sur une plate-forme surplombante. Ce sont trois comédiens qui l’incarnent – des « vrais », ceux-là –, reconstituant version Grand-Guignol la conférence de Yalta. Comme sur la photo, de gauche à droite, Churchill, Roosevelt, et Staline, plus vrais que nature, singent la grande Histoire, jouent aux cartes le destin des peuples, définissent les frontières de la Pologne avec trois allumettes – aucun d’eux n’a pensé à prendre une carte… D’après Jan Klata, la plupart des conversations qu’il a adaptées pour la scène sont réellement issues des archives de Yalta. Alors, ces intermèdes amusent, peut-être, mais ils font surtout froid dans le dos.

Et ils choquent davantage encore, s’il est possible, par contraste avec les hommes et les femmes qui les regardent, assis sur leur chaise, tout au fond du plateau. On devine à peine leurs visages dans ces moments-là. On sait que ces paroles, qui font rire le public, qui le font « souffler », comme on dit, ont complètement brisé leur existence. C’est cette douloureuse idée de génie, cet aller-retour maîtrisé entre la satire et la vérité brute qui responsabilise le spectateur et donne son unité à Transfer !.

Il y a aussi les moments extraordinaires où la musique prend toute la place, où l’émotion explose. Jan Klata a fait le choix miraculeux de placer son spectacle en regard avec deux chansons du groupe anglais Joy Division, dont le chanteur, Ian Curtis, s’est suicidé en 1980 à 23 ans. Poète rock du désespoir et de la dépossession de soi, Curtis réunit dans l’universalité de sa voix brisée tous les témoignages des survivants, accompagne, rythme, suscite la parole. Churchill, Roosevelt et Staline ont beau ironiser en faisant du play-back, la musique ne ment jamais.

La salle s’est levée, en larmes, après deux heures intenses, profondes, indispensables. J’aurais voulu consacrer des pages et des pages aux détails des histoires de ces personnes, nos ancêtres, nos témoins, dont les photos anciennes défilent à l’écran. Ils sont si beaux… La vieille dame polonaise qui se souvient de tous les noms des habitants de son village. L’ex-soldat à la beauté éblouissante, amputé des deux jambes, et son plaidoyer brûlant contre la guerre. La sexagénaire adepte du yoga, enrôlée sans comprendre dans les Jeunesses hitlériennes. Et les images obsédantes, les wagons à bestiaux clos d’où s’échappent des hurlements, les pogroms, les viols collectifs, l’étoile jaune.

Depuis trois ans, la pièce tourne dans toute l’Europe, et, chaque soir, pour les comédiens amateurs, c’est un défi renouvelé et libérateur d’autoriser cette parole, d’accomplir ensemble, au-delà du passé, cette réconciliation et cette transcendance, et de l’offrir au public bouleversé, quelle que soit son origine ou son histoire. Le devoir de mémoire n’est pas un vain mot, dans ce spectacle où tout est politique parce que tout est humain.

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